Dans le dernier épisode de cette geste du saint roi Louis, nous avons laissé celui-ci alors que trois guerrières montées sur des aigles d'or venaient de faire fuir trois monstres hideux qui l'attaquaient, et venaient de blesser son allié le chevalier Solcum, neveu d'Ëtön et fée.
Les trois femmes regardèrent un instant les sept compagnons, et voulurent repartir sans dire mot, mais Solcum les arrêta, et leur demanda par quelle grâce elles avaient accouru, et qui elles étaient. L'une des trois, qui disait s'appeler Talaniel, parla et déclara, d'une manière énigmatique, qu'elles y avaient été invitées par leur roi, le seigneur de Noscl, et que celui-ci avait seulement dit avoir été prévenu par Ëtön qu'un secours serait requis, et qu'il savait que ce seigneur disposait d'un ordre de femmes guerrières montées sur des phénix; or, une vieille dette liait les deux rois, et celui de Noscl, Astoldec, était convié à payer ainsi la sienne. À présent c'était fait, peut-être! Car la vie de Solcum, son neveu, et de ses amis avait été sauvée par l'intervention de ces femmes divines, de ces guerrières d'argent que portaient des phénix d'or!
Et, ayant dit ces mots, elle remonta sur le col de l'oiseau, et s'élança dans les airs, suivie de ses deux compagnes.
Solcum les regarda un instant, et demeura songeur. Se reverraient-ils un jour? Il trouvait étrange qu'une si lumineuse apparition, comme était cette Talaniel, s'en fût déjà allée, et qu'il fût possible qu'il ne la revît jamais. Dans la langue des génies, son nom signifiait Étoile d'or, et il se demanda si le ciel la montrait.
Puis il sentit, à l'épaule, une vive douleur. Il s'inclina, et posa un genou à terre. Louis se précipita.
On étendit Solcum, et on tâcha de le soigner, en suivant ses indications. Mais il déclara: Ô amis! À présent me voici diminué. Car sachez que dans l'ongle de ce doigt-lance qui s'est enfoncé dans mon épaule, était un venin immonde, un poison, une souillure qui a corrompu mon sang. Seul Ëtön pourra me soigner complètement. Je suis affaibli, maintenant. Et je ne pourrai plus guider vos pas avec la même précision et le même élan que précédemment. Même, je devrai laisser en arrière mon corps et perdre conscience, afin de limiter la progression du poison. Je serai parmi vous comme somnolent, et ne pourrai vous parler que depuis le monde du rêve. Il me deviendra impossible de combattre, ou de tenir de longs discours. Il faut que vous l'acceptiez. Dorénavant vous êtes seuls en ce pays pour vous inconnu.
Saint Louis demanda alors s'il voulait qu'ils le ramènent à Lënipeln, comme il avait été fait de Robert d'Artois son frère. Mais Solcum répondit que cela était impossible, car les monstres du défilé guettaient toujours, et les trois guerrières, sans qu'ils le vissent, avaient tracé un cercle les protégeant, mais s'ils le franchissaient, ils seraient à nouveau la proie de ces créatures immondes. Il fallait qu'il les suivît, mais il ne pouvait plus être le chef de l'expédition; il n'en avait plus la force, n'en avait plus ses moyens. Louis devait désormais assumer son rôle de roi, et guider sa troupe avec autorité, même dans ce pays d'immortels qu'il n'avait jamais vu; il devait considérer qu'il était une partie de la France, et que son sceptre y avait le même pouvoir que celui d'Ëtön. Que les peuples de ces lieux le méprisassent à cause de sa faible nature ne devait pas l'empêcher d'imposer l'éclat de son épée, de faire triompher le lys de son écu.
Or, ayant dit ces mots, et sans tomber à terre, il inclina la tête, et parut s'endormir. Car il ne dit plus rien, et était pareil à une statue. Toutefois, lorsque les hommes le relevèrent, il se laissa faire, à la façon d'un somnambule, et se laissa hisser sur son cheval, qui l'emmena; et il se tenait normalement sur lui, mais il maintenait la tête baissée, et les yeux fermés, et ne voyait rien, n'entendait rien, ne disait rien.
Les chevaliers soupirèrent et se regardèrent angoissés, mais saint Louis, par des mots de réconfort, les encouragea à poursuivre leur route, et ils repartirent vers l'Ouest.
Ils cheminèrent quelque temps. Le défilé, derrière, s'éloignait, et les montagnes s'abaissaient, tandis que devant eux une plaine aride, en friche, mais sèche, s'étendait. Soudain, loin devant, face aux nuages rougeoyants du soleil qui à présent se couchait, ils virent cinq chevaliers montés sur des chevaux bondissants, et qui, par leurs armes et leurs insignes, mais aussi par leur manière de chevaucher, leur rappelèrent Solum et son peuple. Ils en furent heureux, pensant trouver des amis, mais étonnés aussi, car ils se demandaient pourquoi ces cinq chevaliers isolés revenaient vers l'Est, alors que la bataille au fond de l'Ouest, leur avait dit Ëtön, faisait rage. Étaient-ils des messagers? Ils ne tarderaient pas à le savoir. Les chevaliers approchaient.
Les cinq mortels de France les saluèrent, lorsqu'ils furent à portée de voix, mais les autres, au lieu de répondre, tirèrent leurs épées, qui étincelèrent à la clarté du soleil vespéral, et s'élancèrent vers eux, comme pour les combattre.
Les Français, quoique déçus et surpris, ne se laissèrent pas submerger par leurs sentiments, et tirèrent aussi leurs épées. Le premier des chevaliers étranges abattit son arme sur le heaume de Louis, qui se protégea de son blouclier, et riposta. Son épée glissa sur le haubert de l'autre sans l'entamer, mais le coup fit reculer le cheval, car il avait été vaillamment porté.
Mais cet épisode commence à être long, et il faudra attendre pour connaître la suite, et suivre la bataille furieuse qui eut lieu entre les deux camps.