
Bientôt le roi saint Louis vit une lueur rougeoyante, et, devant, une ombre énorme, telle une statue; et puis il en distingua deux autres, se tenant juste derrière la première. Il demanda alors à Solcum s’il s’agissait là du champ de bataille, si cette lueur le signifiait, ou alors si ces statues étranges, à la forme incertaine, étaient comme le seuil du royaume; mais à cela Solcum répondit: Non pas! Je crains bien, ô roi, que des hommes d’Ornicalc soient passés au travers de nos lignes, et qu’ils surveillent les alentours du palais d’Etön mon roi - puisque tel est son nom -, dont nous ne sommes pas très loin, afin d’empêcher les guerriers d’en sortir et de rejoindre le gros de nos troupes. Ils ont dû emprunter des tunnels, ou passer par la forêt touffue, sombre, de Tanitrode, vers le nord, c’est-à-dire à notre droite.
Louis alors regarda vers l’étoile polaire, qui venait de se lever, et elle lui parut incroyablement proche, comme si elle était un joyau sur le front d’une reine immense des cieux qui lui sembla ressembler à la sainte Vierge, à Marie la mère de Notre-Seigneur; mais aussitôt la vision disparut, et il regarda également la terre, et vit des collines s’étendre et s’échelonner, se multiplier et s’entasser à mesure qu’elles s’éloignaient, et se couvrir de forêts de plus en plus épaisses. Si vers l’est, d’où ils venaient, elles s’aplatissaient et se couvraient de prés, autant que dans la nuit il pouvait s’en apercevoir (car elle était claire et les étoiles l’enluminaient comme autant de flambeaux, à un tel point qu’il voyait la terre
non point comme en plein jour, mais presque), si vers l’est, dis-je, elles s’aplatissaient en direction du palais d’Etön, enfonçant même leurs pieds dans un lac qui en reflétant les étoiles scintillait, - vers l’ouest, leur obscurité était toujours plus profonde, à mesure qu’elles s’amoncelaient - et les étoiles au-dessus des dernières semblaient voilées par une vapeur. Or, au nord, il n’en était point ainsi: là, la limite des collines, au bout de l’horizon, montrait les étoiles innombrables qui les contemplaient d’en haut, l’air étant limpide et comme balayé par un vent certes froid, mais pur - ami de l’intelligence des astres et de leur claire vision!

Saint Louis demanda alors si ces êtres qui barraient leur chemin avaient une forme humaine, car ils lui paraissaient de haute taille, et plutôt hideux; et Solcum répondit qu’effectivement, ils n’étaient pas comme Louis pouvait le souhaiter. Car, venus d’un passé immémorial, jaloux de leur noblesse, de leur ancienneté, ils s’étaient mis au service d’Onicalc, pour se venger des races qui leur avaient succédé et les chasser, mais ils avaient justement la forme des êtres des temps immémoriaux, dits antédiluviens, que le langage humain aurait peine à décrire, et qui semblerait hideux à tous les hommes - même dans le cas où elle contiendrait des cœurs purs, comme elle avait pu le faire à une certaine époque, au sein de laquelle la Terre produisait naturellement ce type de créatures. Mais à présent ils n’étaient qu’une relique infâme de ce temps, ayant comme refusé de partir dans les contrées que leur avaient réservées les dieux et préférant se mettre au service de l’ange déchu, d’Ornicalc! Il fallait que saint Louis et ses
compagnons sachent que ces êtres n’avaient pas deux bras et deux jambes, comme eux - comme Solcum même -, mais qu’ils avaient un tentacule qui descendait de leur cou, devant eux, et qui était leur membre le plus puissant, et que leurs jambes étaient telles que des serpents se regroupant et se déployant pour les faire avancer. Quant à leur visage, il n’avait que des yeux à peine visibles, pareils à du charbon enflammé, et de leur bouche jaillissait également du feu. Leur front avait quatre cornes, deux au-dessus de chaque tempe, et au sommet de leur crâne était une crête hideuse, qui se prolongeait le long de leur échine, jusqu’à s’estomper aux lombes: dure et hérissée de pointes, elle empêchait qu’on les meurtrisse en montant sur leur dos - quoiqu’elles ne fussent pas nées sur leur corps pour cette raison, mais pour capter les forces de feu qui autrefois descendaient du Ciel, et leur donner l’énergie dont ils avaient besoin. À présent cependant cela n’advenait plus, et ils devaient, pour acquérir cette même énergie, dévorer des hommes vivants. Aussi terrorisaient-ils le peuple. Ils étaient à la fois ogres et dragons, serpents, taureaux, béliers, éléphants, assemblage repoussant, innommable, insupportable à l’œil de l’homme - et en vérité tout ce qui peut être dit à leur sujet ne peut rendre qu’imparfaitement ce qu’ils sont vraiment. L’épouvante seule étreindrait celui qui les regarderait d’assez près pour les décrire en détail - et avec elle viendrait la folie!

Mais ce qu’il advint alors ne pourra être révélé qu’une fois prochaine.