Dans le dernier épisode de cette cosmique série, nous avons laissé saint Louis et ses compagnons alors qu'ils se dirigeaient vers le terrible défilé des ombres et que Solcum leur guide leur expliquait qui étaient les êtres puissants représentés à son seuil et à quoi avait servi le défilé. Il disait qu'Ornicalc le prince des Maufaés s'efforçait d'envahir le règne d'Ëtön par cette voie, jadis abandonnée des dieux. Il continua à parler quelques instants:
De l'autre côté du défilé, nous rejoindrons l'armée d'Ëtön déjà à l'œuvre; car elle a franchi ce seuil. Mais pas sans perdre quelques hommes, car il est défendu et protégé par des êtres hideux, qui furent placés là pour soutenir par dessous la voie des mondes: ils avaient été enchaînés sous ses dalles, et ils leur servaient de piliers; car sache-le, aussi étrange que cela te paraîtra, sous leurs pieds, il n'y avait rien: un abîme s'étendait. Mais eux-mêmes, curieusement, n'avaient point besoin de s'appuyer sur un sol pour se tenir debout. Leurs pieds s'effilochaient sous la forme de filaments, ou de tentacules, comme les méduses ou les poulpes, et ils étaient soutenus par leur propre élan vers la surface, et vers la lumière. Car ils tâchaient constamment d'envahir le monde, et de rejoindre le Ciel, de l'asservir à l'Abîme. Ils sont attirés vers les hauteurs comme ton corps l'est par les profondeurs; et, se tenant sous la voie dallée d'argent, ils s'y appuyaient pour essayer de les soulever et de passer à travers cette barrière. Or, cela rendait d'inestimables services à Ëtön et aux dieux, car ainsi pouvaient-ils fouler ces dalles sans tomber dans l'abîme, en passant par dessus, victorieux, glorieux, hors de portée de Mardon qui se tenait dessous, qui y avait son trône, et à la droite duquel se tenait alors son fils Ornicalc, lui aussi dompté.
Le revers de la médaille était qu'il fallait surveiller ces dalles constamment, les réparer inlassablement, et tisser sans arrêt à nouveau les charmes qui les maintenaient ensemble. Des gardes, des maçons, des ouvriers et des mages étaient préposés à cette tâche, les premiers devant repousser les démons qui parvenaient à glisser une main, ou pour mieux dire une patte, un tentacule, voire une langue, un œil – car ils pouvaient détacher leurs membres, les allonger, et projeter leurs yeux devant eux, les tenir en main, les faire rouler sur le sol après avoir entrouvert une dalle. Mais les guerriers devant garder cette voie refermaient ces dalles sur eux après les avoir frappés de coups d'estoc, et les maçons sages, qui étaient des nains, s'empressaient de les sceller, de leur liant, de leur ciment spécial, et les mages à leur tour bénissaient cette fermeture et la verrouillaient de leurs charmes.
Cependant Ornicalc effectua un jour une forte poussée qui eut des conséquences générales lourdes; et, à vrai dire, les hommes ont manqué de rigueur, ils ont commencé à se montrer négligents, à éprouver de la lassitude. On a vu sur la voie des endroits se défoncer, s'effondrer, et la guerre a été déclarée, il a fallu combattre d'autant plus ardemment qu'on avait négligé de veiller. Certes, pour l'essentiel, la route a été tant bien que mal reformée, réajustée, réparée, mais elle est à présent hantée de monstres qui sont parvenus à sortir, et qu'Ornicalc, comme je l'ai dit, emploie pour terroriser les pèlerins, les voyageurs qui tâchent d'aborder à l'autre rive, comme qui dirait - de rejoindre l'autre bout du défilé. Il a passé un pacte avec eux.
Le pas est désormais le royaume de ces êtres hideux, qui, sans pouvoir, grâce aux dieux, déplacer les dalles de nouveau scellées, refusent à tout homme la possibilité de passer sans encombre par ce chemin s'il n'a pas laissé derrière une part de sa vie. Car ils se nourrissent du sang des êtres de la Terre, et ils aiment les hommes d'Ëtön tout particulièrement, mais aussi ceux du monde périssable. Et s'ils n'en ont pas à disposition ils se contentent de ceux d'Ornicalc.
Regarde, termina-t-il en montrant les deux statues: à droite tu as le grand Alar, et à gauche son vigilant neveu, ami intime et second constant au combat, fils preux de Vürnarïm! Il a été préféré par Ëtön au propre fils d'Alar, Teldur, parce qu'il était l'auteur de sa lignée, après qu'il se fut uni à une nymphe de Chartres - et parce que, auprès des gens d'Ëtön, Ëtöl passe pour être le compagnon d'armes préféré d'Alar, à tort ou à raison. Teldur fit souvent son chemin seul, ayant hérité de la fierté de son père.
Mais je dois faire silence, à présent, car les gardiens occultes de ce pas maudit nous entendraient, et nous devons rester cois, afin qu'ils soient saisis de surprise dans l'indolence: car il est peu probable, ô roi saint, qu'ils ne nous aperçoivent pas, mais ils peuvent réagir trop tard, s'ils ne nous ont pas distingués; et au demeurant plus tard ils agiront, mieux nous nous en porterons. Aussi, mes amis, je vous le demande, soyez le plus silencieux possibles.
Et les six hommes mortels aussitôt s'exécutèrent, regardant avec effroi, vénération, respect, les deux êtres sculptés, qu'ils prirent pour des anges de Jésus-Christ, encore que Simon de Nesle se demanda, dans son cœur, s'il ne s'agissait pas d'idoles creuses qu'habitaient des démons, ou des démons que Solcum et les siens prenaient pour des dieux, des êtres divins; car ce culte respirait le paganisme. Mais comme il voyait que son maître ne réagissait pas et semblait avoir confiance en les dires de Solcum, il ne protesta pas et chassa de son esprit ces pensées - quitte, se disait-il, à en reprendre plus tard le fil, et à en parler à son seigneur. En tout cas il ne souhaitait pas le faire en présence du chevalier immortel, qui lui faisait vaguement peur, et certainement pas en cet endroit, qu'il sentait maudit, et habité par de mauvais esprits, et hanté par des monstres.
Devant le défilé, sombre et obscur, dont le bout ne se voyait pas, Solcum s'arrêta, et Louis, aussi; Solcum regarda son ami, et pressa les flancs de son cheval. Louis le suivit. Venait ensuite le méfiant Simon de Nesle, le joyeu Imbert de Beaujeu, le grave Alphonse de Poitiers et le sage Charles d'Anjou, frères du Roi, et le puissant Thibaut de Bar fermait la marche, surveillant les alentours.
La suite de cet étrange récit ne pourra cependant être donnée que la fois prochaine; alors un affrontement aura lieu avec les créatures du passage noir.